lettres fictives de poilus

 

 

La Première guerre mondiale a été un des conflits les plus terribles de l’Histoire. Elle a débuté en 1914 et a duré plus de quatre ans. Quatre années de souffrances pour les soldats et les populations civiles. Dix millions de soldats ont perdu la vie lors des combats. Presque neuf millions de civils sont également morts durant cette période.

 

Pour la France, 1 400 000 Poilus ne sont pas revenus de la guerre sur les huit millions engagés. Bagnols-sur-Cèze, comme beaucoup de villes et de villages, a payé un lourd tribut à cette guerre. Dans le cadre des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, les élèves de Troisième 1 du collège Gérard Philipe ont étudié le parcours de quelques Bagnolais morts pour la France.

Les renseignements sont issus de documents d’archives : fiches matricules, fichiers des Morts pour la France du ministère de la Défense, Journal Officiel, registres des naissances…

Ils ont ainsi proposé une exposition et écrit des lettres, fictives, mais très réalistes, que nous vous proposons ici.

        

 

 

                                              

 

 

Louis-Auguste Camproux (Mélina Dominguez)

 

18 mars 1916, Verdun

Ma chère femme,

 

            Je suis au front depuis un bon moment et il ne se passe pas une seconde sans que je pense à toi. Ici, dans les tranchées, c’est l’enfer, c’est très étroit. Nous marchons avec nos grolles abîmées et même trouées, dans la boue. La pluie nous mouille jusqu’aux os et le froid nous glace. Hier, des obus se sont abattus près de nos tranchées. J’ai vu des soldats voler.

         Nous mangeons peu et sommes très fatigués. La bectance est ignoble et de plus en plus rare. Tes plats me manquent tellement. Maintenant je mange du rata sans goût et du singe froid. Le pinard est de basse qualité mais c’est mieux que rien. Les soldats et moi avons peur. Nos journées sont effrayantes mais aussi ennuyeuses. Pour nous occuper, nous jouons aux cartes, écrivons des journaux où nous parlons des totos.

Demain, je monte en première ligne et je pense que je ne vais pas m’en sortir, mais je serai toujours avec toi. J’ai vu des gueules cassées, des mutilés qui hurlaient leur douleur sur le no man’s land.

         Nos cagnas sont tellement petites mais c’est le seul endroit où je peux me reposer. Donc je ne me plains pas. Je ne sais pas si je suis heureux ou malheureux d’être encore en vie et de voir toutes les horreurs que même le diable en personne aurait peur de vivre.

 

L’herbe verte est devenue un champ d’horreur, que j’appellerais personnellement boucherie, car le sang est comme une rivière et les corps morts, immobiles, s’entassent.

         Le seul véritable bon moment dans la journée c’est quand nous buvons notre jus en nous racontant quelques blagues.

 

Ton mari qui t’aime et qui pense fort à toi.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

Auguste Fauconnet (Noémie Carnet)

 

 

21 juillet 1917, Chemin des Dames

 

Ma tendre mère,

 

Au moment où j’écris ces pauvres lignes, assis seul dans mon coin, je pense à toi. Je pense à toi car c’est la seule chose qui me donne la force de continuer à croire que cet enfer prendra fin un jour. Qui me donne la force de me relever après les atroces batailles auxquelles j’assiste. Les balles fusent dans tous les sens, les obus explosent, les soldats crient avant de tomber à terre et d’y agoniser. Mes amis, mes frères d’armes, meurtris, tués… Je me demande comment je n’ai pas encore pu perdre la raison.

Je pense à toi quand la peur tord mon ventre, mon ventre criant famine à cause des faibles rations de nourriture. Je pense à toi quand la chaleur de l’été accable mon corps, l’assèche et le torture inlassablement. Je pense à toi la nuit, quand je n’arrive pas à fermer l’œil. Mais comment dormir dans de telles conditions? Au milieu des rats et des cadavres! Les horreurs que j’ai vues et vécues durant la journée tournent en boucle dans mon esprit.

         Il m’arrive de passer des heures entières à contempler le petit cliché sur lequel tu souris tendrement, le seul souvenir que je possède. Il m’aide à me rappeler la mère formidable que tu es. Parfois ton rire lointain traverse mon esprit. Je te revois m’embrasser, à l’aube du jour où j’ai dû quitter la maison pour rejoindre cet enfer.

          En l’espace de quelques mois, cette petite plaine tranquille s’est transformée en un redoutable champ de bataille. Les arbres ont été déracinés par les obus, brûlés par les lance-flammes. L’herbe et la terre piétinées, creusées, l’air pollué, irrespirable…

        

 

Les pluies ont ravagé nos tranchées, les remplissant d’une boue noire et insalubre qui alourdit chacun de nos pas vers ce que l’on peut appeler la mort. Nous entendons de temps à autres les généraux affirmer qu’il ne reste plus que quelques semaines avant que nous ne redescendions du front. Puissent-ils avoir raison…

 

 

Ton fils qui t’aime plus que tout au monde,  Auguste

 

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Eugène Sauvet, (Louise Poty)

 

 

16 février 1916

 

Chers parents,

 

Ici c’est l’enfer. Il y a énormément de cadavres alors que cela ne fait même pas un mois que nous nous battons. Les obus fusent et les fusils retentissent. Nous dormons à peine, l’adrénaline nous maintient constamment éveillés. Les bruits sourds des explosions et les cris horriblement familiers de nos camarades agonisant lentement sont notre quotidien.

         Avec d’autres soldats nous avons créé un journal que nous avons appelé «la tranche de rire des tranchées» où nous racontons les moments amusants et les meilleures blagues des tranchées, pour que tout le monde garde le moral.

Vous me manquez énormément et j’ai hâte de revenir pour vous revoir et vous serrer dans mes bras.  Cependant je crains en permanence de passer l’arme à gauche et de vous perdre à jamais. A chaque instant, un coup de feu retentit et une balle me frôle. Dans les tranchées, tout le monde s’agite, essayant vainement d’oublier l’horreur et la mort, sauvage, violente et glaciale qui nous attend dans le no man’s land.

A l’arrière, ils jouent aux cartes ou discutent, d’autres tentent de dormir, moi, je préfère écrire. En première ligne on sait qu’on va y passer.

 

On se demande simplement quand et comment. On vient de me transférer en première ligne, d’ailleurs. C’est à mon tour d’aller me jeter dans la gueule du loup. J’y vais. Je plonge dans la fournaise des combats sanglants. Mais je vous le promets, je reviendrai du royaume des morts qu’est le no man’s land, pour vous épargner la peine déchirante de la perte d’un fils. J’ai vu tant de familles détruites par de vaillants anonymes tirant dans le tas, tuant des fils, des pères, des maris.

 

Cette guerre me dégoûte, je me demande si mon heure viendra bientôt ou si la vie, cette farceuse, me fera croire à ma mort proche et au soulagement, avant de briser cet espoir de repos et de me renvoyer au front, me faisant à nouveau subir ce triste sort.

Il vous faut garder l’espoir de me revoir.

Tendrement, Eugène, votre fils bien aimé.

 

 

 

Eugène Sauvet est mort dès le début de la guerre, en 1914. Il n’aurait donc pas pu écrire cette lettre. Il était engagé volontaire.

 

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Jean Massot (Ugo Bessolo)

 

 

24 septembre 1916

Ma chère et tendre mère,

Chaque jour passé dans ces tranchées où les cadavres demeurent silencieux, dans ces tranchées où chaque seconde la peur qu’une balle perdue se loge dans nos crânes, dans ces tranchées où voir nos camarades tomber les uns après les autres est un enfer. Je pense très fort à toi, au petit Hippolyte et à ma femme, qui doit se sentir seule.

Je m’imagine déjà ne plus jamais vous revoir, ma douce refaire sa vie avec un autre homme qui élèverait Hippolyte à ma place. Chaque homme que j’ai tué jusqu’à présent me hante dans le peu de repos que je peux avoir. M’infliger la mort pourrait être une source de repos mais je n’ai pas envie de passer pour un lâche. Je veux que mon fils puisse dire «père était un homme fort, il a survécu depuis le début de la guerre malgré les atrocités qu’il a endurées. Aujourd’hui il repose six pieds sous terre».

Cela fait bientôt neuf mois que je résiste avec mes frères d’armes qui ne connaissent pas la chance de voir leurs enfants. Tant de corps sont au sol, certains sont tels des boucliers pour nous protéger des balles, d’autres sont des accoudoirs pour ajuster nos tirs qui n’infligent que mort, pleurs et souffrance.

Il y a environ trois mois, une balle m’a atteint à l’épaule. Je ne t’ai rien dit car je ne voulais pas t’inquiéter. A mon réveil, j’étais à l’arrière avec les soldats médecins. Ma douleur n’était rien en face du martyre que d’autres subissaient. Les brancards, maculés de sang, portaient des blessés.  Certains avaient les membres en lambeaux, d’autres, ceux pour qui les infirmiers ne pouvaient plus rien, attendaient que la mort les emmène dans son sombre voile.  L’endroit était lugubre: des morceaux de chair trainaient sur le sol, les cris des soldats en train de se faire amputer étaient terribles.

Malgré tout ça je reste en vie pour vous et j’espère recevoir une lettre qui me réconfortera.

Jean

 

Jean Massot a été mobilisé en 1914. Il est mort de la grippe espagnole à l’hôpital de Bagnols le 4 octobre 1918.

 

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Henri Chambon (Charles Dégremont)

 

16 mai 1917

 

Chers parents,

         Je ne peux transmettre ma joie de vous écrire cette lettre, mais sachez que chaque jour, chaque heure et chaque minute je pense à vous. Il le faut pour garder espoir car le Chemin des Dames n’est autre qu’un massacre! Y a-t-il un autre mot pour décrire cet enfer? Lorsque nous sommes arrivés, des champs de fleurs à perte de vue nous accueillaient. Trois jours après, le râle de nos camarades cachés dans des trous d’obus nous occupait l’esprit. Désormais, dans le 55e régiment d’Infanterie, nous ne sommes plus que six. En revanche, nous avons réussi à négocier double ration de bectance. A cause de cela, nous attirons les rats avec quelques morceaux de pain.

Ainsi, la mort est présente, elle circule dans les tranchées sous sa cape et à chaque attaque, elle se dévoile et emporte la vie d’amis ou d’inconnus. Alors je pense à vous sous les pluies d’obus, père, mère, mais aussi à Ernest qui se souviendra toujours de cette marmite qui n’a pas éclaté après être tombée à ses côtés. Je suis bien heureux de vous écrire, je ne le dirais jamais assez. Cela me remonte le moral alors qu’hier encore je me cachais sous la boue dans un trou d’obus et qu’autour de moi dans le no man’s land les Boches allaient s’emparer de nos tranchées. Pendant des heures j’ai attendu, apeuré, affamé, ne sachant plus où je me trouvais.

        

 

Aujourd’hui je suis en sécurité dans mon baraquement alors que des cadavres gisent, tels des pantins, à quelques mètres de moi. Aucune personne n’ayant participé à ce massacre peut comprendre notre souffrance. N’allez pas demander à un autre soldat ce qu’il a vécu à la guerre. Il vous contera les mêmes histoires. Peut-être que lui se sera fait gazer ou amputer mais chaque nuit il ne rêvera pas. Ce seront d’horribles souvenirs qui surgiront et qui le hanteront à jamais. Sur ce, je vous dis peut-être adieu et je vous souhaite de vous porter bien.

 

Henri

 

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Guiseppe Scandella (Emmie Blachon)

 

 

3 novembre 1916

 

Chère mère,

         Je t’envoie cette lettre pour te dire que je suis miraculeusement encore en vie. Cette bataille de Verdun est horrible et violente. Je suis fatigué, j’ai faim, j’ai soif, je souffre physiquement mais surtout moralement. Je vois tous les jours des centaines de cadavres s’accumuler autour de moi et nous devons nous en servir pour renforcer nos tranchées. Jamais, avant de partir, je m’étais dit que cela allait durer si longtemps. Je suis épuisé. Je n’ai presque plus de force pour t’écrire cette lettre. Physiquement, je souffre à cause du barda qui pèse beaucoup et des journées entières de marche dans la boue. Le bruit des obus qui sifflent jusqu’à ce qu’ils explosent par terre est oppressant. Ces obus font beaucoup de morts, et la sensation d’écraser les cadavres en marchant sur les camarades avec qui nous combattions quelques secondes auparavant est terrible.

         Moralement, c’est pire. Le manque des proches, être loin de vous et penser que je peux mourir à chaque instant sont des choses bien difficiles. J’espère que pour vous tout se passe bien en Italie. Je rêve de vous serrer dans mes bras et de vous dire à quel point je vous aime, mais je sens bien que je ne pourrai le dire bien longtemps. Avant, à chaque fois que tu me demandais si j’allais bien, je te répondais oui pour que tu ne t’inquiètes pas.

 

Mais maintenant, c’est différent, je n’ai plus envie de vivre, de me battre pour ce pays. Et pourtant, je dois retourner au front combattre nos ennemis et je prie, malgré tout, pour revenir en vie.

 

Là, je prends mes dernières forces, mais avec le singe qu’on nous donne, je perds encore le moral. Mon cœur saigne comme le corps des cadavres, mais j’irai jusqu’au bout.

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Giuseppe

 

Guiseppe Scandella est né en Italie, mais il s’est marié à Bagnols-sur-Cèze. Il est mort de maladie en 1918 à l’hôpital de Palerme.

 

 

 

Giuseppe Scandella (Emma Codini)

 

 

Salonique, le 1er mai 1917

Ma très chère femme,

Je t’écris de Salonique où je viens d’atterrir. Je suis parti de Bari avec une quinzaine de soldats italiens en avion. Nous venons renforcer les unités françaises et britanniques. Nous nous préparons à combattre à côté de la Cerna, dans quelques jours. La Cerna, c’est un fleuve en Macédoine. Il sera bientôt rempli de cadavres, et peut-être du mien, je ne l’espère pas. Nos amis les Français ne sont pas tous motivés. Ils sont fatigués et ont beaucoup de poids sur le dos. Moi, je suis en forme et prêt à combattre car je n’ai pas porté mon barda aussi longtemps.

Te souviens-tu de Jean, mon ami dont je t’avais parlé il y a deux mois? Cela faisait une semaine que je n’avais pas eu de nouvelles de lui. Je me suis lancé à sa recherche et on m’a dit qu’il était à l’hôpital de Salonique et qu’il s’était fait éclater la mâchoire par un obus bulgare. Il fait maintenant partie de ces gueules cassées. J’ai été à la fois triste et heureux de l’apprendre car il ne le méritait pas, mais il a eu de la chance de rester en vie. Je passerai le voir tout à l’heure, en espérant pouvoir le reconnaître.

J’ai reçu une lettre de Louis me disant qu’en France, la guerre est terrible. Il est dans les tranchées entre les morts, les totos et la peur. Il a vu ses amis mourir sous ses yeux et tomber dans la boue. «boue, c’est une des choses les plus horribles, m’a-t-il expliqué. Elle rentre dans les grolles, dans le barda, dans l’artillerie… Elle envahit tout.

 Mais il ne m’a pas parlé que de cela; la guerre se répand chez les civils, on parle d’une guerre totale. Les femmes travaillent dans des usines de munitions; des familles sont obligées de partir dans un autre endroit que personne ne connaît. (Dès trois heures du matin, les Boches viennent les chercher chez eux, et paraît-il qu’ils récupèrent surtout les jeunes filles). Il y a aussi les enfants qui sont sur des affiches de publicité… Tout cela pour avoir de l’argent pour fabriquer des balles. C’est sa mère qui lui a raconté cela. J’espère qu’il va s’en sortir, mon pauvre Louis!

Demain, je rencontre le général Guillaumet. Tout le monde me dit que c’est un des meilleurs généraux. C’est le commandant des troupes d’Orient. Il connaît un bon nombre d’informations sur l’ennemi. Les Bulgares ont perdu Monastic l’année dernière. Ils sont fâchés et veulent se venger, mais malgré leur haine, nous sommes prêts à les affronter, nous, les soldats italiens, serbes, britanniques et français. J’espère que nous n’irons pas plus loin que la Macédoine et que la guerre ne durera pas une éternité. Nous allons remporter cette guerre, je te le promets!

Chaque seconde où mes yeux se ferment, je te vois, je ne cesse de penser à toi. Même lorsque je mange la bectance, je t’imagine en train de cuisiner un plat mille fois meilleur. Je veux avoir de tes nouvelles très souvent; je t’écris demain.

Ton homme qui t’aime, Giuseppe.

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Louis(Camille Mendre)

 

Verdun, le 21 mars 1916

 

Chère Mère,

Cet enfer me tuera. Au moment où je t’écris, j’ai peur de ne plus jamais te revoir, car les Allemands avancent, ils gagnent du terrain. Toute ma tranchée est découragée. La pénurie alimentaire en est pour beaucoup la cause. Pour d’autres, c’est le fait de dormir ou de combattre au milieu de cadavres. La seule chose qui arrive à me donner du courage, c’est ton médaillon. Dès que je le serre contre ma poitrine, je me sens comme invincible, je n’ai plus peur de rien!

Au front, les nuits sont courtes; rares sont ceux qui trouvent le sommeil. La peur d’être attaqués par un obus nous maintient éveillés.

Cela fait déjà un mois que cette ignoble bataille a débuté. Il y a des cadavres partout, on se croirait aux portes de l’Enfer. Demain, à 4 heures du matin, ce sera à notre tour, du côté français, de lancer les hostilités en envoyant une dizaine d’obus sur les tranchées adverses. Je souhaite de tout cœur que mon pays triomphe de cette bataille.

Ce matin, un homme est mort dans mes bras; c’est vraiment affreux de voir un être humain perdre la vie devant soi.

 

Tout le monde souffre, par la rudesse du climat, par le poids du barda, par des blessures causées par des attaques ennemies… Chaque jour, un nombre inestimable de soldats, toutes tranchées confondues, sont tués. Je ne pensais pas que ce serait si dur. C’est pire que l’Enfer, car on a peur de la mort, on a peur de la vie; parfois, on se demande si ce sont la mort ou la vie qui valent le plus la peine.

 

Ton fils chéri, qui espère bientôt te revoir et qui t’aime fort, Louis.

 

Louis Bouchenet n’aurait pu écrire cette lettre. Il n’était pas à Verdun. Mobilisé en 1914, il participe au front d’Orient. Il était électricien à bord du croiseur l’Amiral-Charner. Il a été porté disparu après que le bâtiment a été coulé, le 8 février 1916.

 

 

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Louis Bouchenet (Célia Godefroy)

 

 

Verdun, le 19 avril 1916

 

Chère Mère,

 

Voici ma première lettre, je t’écris pour te donner de mes nouvelles. Jusqu’à présent, je ne t’avais jamais écrit car avec cette terrible bataille, je ne trouvais pas le temps. Cela fait maintenant un mois que j’y suis; le climat est rude: un jour, il pleut et un autre, il fait une chaleur incroyable.

Nous étions équipés d’un barda tous les jours. Un gros obus semblable à une avalanche de feu avait été lancé et a fait exploser l’endroit où le reste de mes camarades dormait. Ils sont tous morts, c’est terrible de faire le deuil de nos chers camarades; cela aurait pu être moi à leur place.

Quand la bataille n’a pas encore démarré, nous jouons aux cartes, la peur au ventre, avec la crainte de se faire tuer, soit par un obus, ou bien même par une maladie. C’est une souffrance terrible. Nous mangeons la bectance dans le gourbi, nous buvons du jus assez souvent et nous dormons deux heures par nuit; je souffre sans arrêt en me demandant quand ce cauchemar va prendre fin. Presque tous les jours, je combats à côté des cadavres couchés sur le sol, c’est l’Enfer. J’éprouve une tristesse profonde que je n’exprime qu’en me battant pour vaincre.

Mais, hélas! Aujourd’hui, je suis dans un hôpital depuis déjà une semaine. J’ai une blessure de guerre dont les plaies se referment peu à peu.

La peur de la mort est un triste sentiment qui arrive assez souvent, surtout dans les batailles comme celle-ci. La mort ne prévient pas; un jour, ce sera mon tour.

J’espère te revoir avant que ce drame ne se produise. Je prie pour que tu me répondes très vite.

Ton fils qui t’aime et qui t’envoie des milliers de baisers, Louis.

 

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Joseph Teste (Mathis Klemberg)

 

 

Régiment des zouaves

 

Ma chère Mère,

Je ne peux pas te dire où je me trouve en ce moment, mais sache que je pense beaucoup à toi. Je ne sais pas si j’ai encore la force de me battre, de vivre pour ce pays qui envoie ses soldats à la mort, comme des bœufs à l’abattoir. Chaque jour est peut-être le dernier, la mort nous guette. J’espère que tu penseras à moi quand je serai six pieds sous terre. J’ai perdu de nombreux camarades de guerre; qui sait, je serai peut-être le prochain.

Je n’ai plus de godasses depuis deux jours mais Yves, mon camarade, m’a donné sa paire de rechange. Actuellement, je suis dans une tranchée; je t’écris à même le sol donc pardonne-moi pour la boue sur la lettre.

Tu me manques tellement. Je rêve d’un bon jus bien chaud, car il n’y a plus de café. Il reste juste un peu de nourriture pour ne pas mourir de faim.

Comment vont mes frères? Je suis très inquiet pour Albert: il n’a jamais supporté la vue du sang! Hier, nous avons partagé une bouteille de pinard. J’aimerais avoir une permission d’une semaine pour vous voir, Père et toi. Père est vieux, malade; je prie tous les jours pour lui et pour toi. En fait, je prie pour toute la famille.

Depuis l’arrivée des gaz toxiques et des lance-flammes, les combats sont rudes. Les arbres explosent tout autour de moi, le sol est jonché de cadavres. Je ne te parle même pas de l’odeur: cela sent comme de la viande avariée… J’ai des crises de goutte de plus en plus fréquemment, cela me fait tellement souffrir! Je pense que c’est à cause de l’humidité dans les tranchées, de la fatigue et de l’angoisse.

Et toi, comment vas-tu? Je pense que tu travailles encore à l’usine de munitions.

Ne doute jamais de l’amour que j’ai pour toi, ma très chère Mère.

Joseph.

 

 

Joseph Teste était prêtre. Il a été mobilisé en 1914. Il est mort à Verdun, le 5 août 1916 et il est enterré à Fleury-devant-Douaumont.

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

EugèneSauvet (Irina Portes)

 

Février 1916

 

Ma chère épouse,

Cela fait maintenant plusieurs jours que nous sommes coincés à Verdun sans réellement changer de position. La propreté et la nourriture sont remplacées par la fatigue et la peur au ventre. Néanmoins, c’est en priant pour toi et notre fille que je garde espoir, parmi ce chaos de sifflements d’obus et de morts sur le sol. La douleur amère que subissent mes oreilles est peut-être la pire des souffrances en pensant que cela pourrait me rendre sourd. Ô! Faites que je puisse encore entendre ta belle voix et te chérir dans mes bras!

La souffrance physique est aussi terrible que les horreurs visuelles. Je dois être sur le pied de guerre et soutenir les autres soldats; nous endurons tous la même douleur émotionnelle, bien que les premiers à avoir pris les ailes de la mort sont au final les plus chanceux.

Si je reviens d’entre les morts, ce ne sera pas indemne, je le sais. Alors, si c’est un monstre déchiré par les obus qui rentre du front, je te demande, je te prie, je te supplie, apporte-lui la paix par la douce main de la mort. Non, je ne deviens pas fou. J’ai vu le résultat de tout cela et j’ai compris que ceux qui sont là, sur cette terre rougie par le sang, ne repartiront jamais comme ils étaient venus.

Je ne peux que te souhaiter d’être heureuse. Il est déjà trop tard pour moi: j’ai vu, j’ai entendu, j’ai vécu.

 

Ton mari qui rêve encore, Eugène.

 

 

 

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Joseph Chambon (Benoît Belotti)

 

12ème Régiment d’artillerie

9ème bataillon

Douaumont, le 12 février 1916

 

Ma tendre épouse,

Nous nous trouvons dans le fort de Douaumont et nous vivons un enfer dans ce fichu fort. Nous n’avons plus beaucoup d’eau dans notre citerne, alors, pour l’économiser, nous léchons les murs pour nous hydrater. Bien sûr, il arrive que nous soyons malades!

Par moment, l’artillerie ennemie nous pilonne; des vagues de Boches montent à l’assaut pour essayer de prendre le fort. Mais, avec courage, nous arrivons à les repousser.

La semaine dernière, un soldat allemand était venu en éclaireur, en pleine nuit. J’étais dans le secteur 8 dans la casemate C à la mitrailleuse. J’entendis quelque chose passer sur mon gourbi. A travers mon périscope, je reconnus l’uniforme allemand. Je chargeai la mitraillette et fis feu. Je sortis de ma casemate pour aller voir le cadavre. C’était un jeune Boche de 14-15 ans. Une émotion me secoua les tripes. En y repensant, j’avais tué un gamin qui aurait pu être mon fils. En guise de «», je récupérai son casque puis je retournai au fort. Le lendemain, pour le rata, je me servis du casque comme gamelle.

Là où nous sommes, c’est un paysage de guerre, d’enfer. Bref, c’est un calvaire. En plus, avec les morts sur les séchoirs, ce n’est vraiment pas beau à voir. La plupart des soldats de notre bataillon a attrapé un gros rhume carabiné. J’espère ne pas tomber malade.

Je me languis de vous revoir et de vous serrer dans mes bras, toi et les enfants que j’embrasse très fort. Je vous aime.

Ton mari qui te chérit, Joseph.

 

 

 

Henri Chambon n’aurait pu écrire cette lettre. Il est mort dès le début de la guerre, le 20 août 1914 lors de la bataille de Lorraine. Son frère Joseph décèdera quelques jours après, le 1er septembre à la bataille de Champenois.

 

 

 

 

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

Joseph Teste (Mathis Monroy)

Le 13 mars 1916 à Verdun

 

Mon cher ami,

         Je t’écris depuis le front, à Verdun, caché dans les tranchées remplies de boue avec une blessure à la jambe et en train de me faire soigner par un infirmier. Il y a une heure de ça, nous avons lancé un assaut, on s’est tous élancé en courant droit devant, sans s’arrêter. La plupart des troupiers a passé l’arme à gauche à cause des marmites, mais aussi des séchoirs. Moi, je fais partie du régiment de zouaves, un régiment où nous sommes tous solidaires, forts et courageux.

         En face de nous, le champ d’honneur était recouvert de sang, de grolles, de cadavres boches et alliés, mais aussi de plein de gueules cassées ayant l’ordre de se replier.

         Pendant l’assaut que l’on a mené, une balle m’a frôlé, elle m’a ralenti, mais le capitaine nous a ordonné de continuer. Vingt mètres plus loin, une boîte aux lettres explose juste à côté de moi, ça me déconcentre et alors une balle me traverse la cuisse. Je hurle de douleur et tombe par terre, sous la violence du tir.

La tête dans la boue et les yeux rivés sur ceux de mon capitaine, je le vois, il hésite. Enfin il ordonne en hurlant de se replier. A ce moment-là, dans son regard, je comprends que l’offensive n’avait servi à rien puisqu’on faisait marche arrière. Les infirmiers couraient récupérer les blessés, dont je faisais partie.                

Un infirmier s’approcha de moi, et tout d’un coup, je m’évanouis.. Quand je me suis réveillé, j’étais assis dans la boue avec des dizaines de totos et un infirmier en train de me faire un bandage. Mon capitaine me tendit un bol de rata et dit «, un conseil, écris une lette, vu ce que tu viens de vivre».

         L’idée n’était pas mauvaise, c’est pour ça qu’en ce moment, vers midi, je t’écris en espérant que cette bataille prendra bientôt fin.

         Pour finir, j’espère que tout se passe bien en Meuse et que tu vas bien, toi ainsi que ma famille. Je t’envoie une bonne poignée de main depuis cet enfer, qu’on appelle: Verdun.    

                            Joseph

 

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Joseph Delaigue (Alexandre Giovanangeli)

 

 

 

Verdun, le 10 décembre 1917

 

Ma chère Mère,

 

Je t’écris cette lettre pour te dire au revoir et que je t’aime très fort. Je ne sais pas si je vais m’en sortir, c’est horrible, il y a des explosions partout, des cadavres juste à côté de moi, des tirs qui passent au-dessus de ma tête. J’aimerais tant être avec toi, te serrer dans mes bras. Je n’avais pas envie de partir, mais j’étais obligé, sinon on m’aurait emprisonné. Je suis à Verdun, sur le front. Si je réussis à survivre, ce sera un miracle, et si je survis, les chefs me mettront à l’arrière et d’autres iront à ma place. On n’a pas beaucoup de ravitaillement; dommage que Mémé ne soit pas là pour me cuisiner un bon gâteau parce qu’ici, il n’y a quasiment rien. Il n’y a presque pas à boire, ni à manger; tout le monde a faim.

         Je suis dans une tranchée avec des morts, des blessés et des soldats qui se battent pour ne pas mourir. Tout le monde a peur, car c’est peut-être notre dernière heure, de ne plus revoir sa famille: c’est horrible, c’est comme si on t’arrachait les intestins. J’ai réussi à me protéger grâce aux morts: je me mets juste derrière eux et on ne me voit presque pas. Il y a juste le bout de mon arme qui dépasse pour tirer.

 

Quand le soleil se couche, on a de plus en plus peur, personne n’arrive à fermer l’œil de la nuit, c’est terrible.

 

Je te laisse, en espérant te revoir. Si je meurs, sache que je vous aime plus que tout. Passe le bonjour à tout le monde.

 

Joseph.

 

Joseph Delaigue n’aurait pas pu écrire cette lettre. Il n’a pas participé à la bataille de Verdun. Il a combattu sur le front d’Orient. Il est mort à l’hôpital de Salonique suite à une pneumonie.

 

 

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 Joseph Jullien (Hugo Carminati)

 

 

Mardi 12 septembre 1916

 

Chère mère,

Voilà un an et six mois que je suis sur le front; c’est dur de voir tomber les camarades un à un devant soi. Je reviens de Verdun; les Boches n’arrivent pas à nous faire reculer car nous les canardons. Nous lançons des obus qui font exploser le gourbi dans lequel ils mangent leur rata et leur bectance.

Nos grolles sont de plus en plus lourdes, à cause de la fatigue et de l’humidité; elles ont aussi changé de couleur: elles deviennent de plus en plus rouges à cause du sang des morts et des blessés.

Nous avons appris que les totos étaient de retour, nous allons faire attention. La nuit, nous dormons sur nos camarades morts les jours précédents. Nous mangeons le singe infâme qu’on nous distribue, et nous buvons le jus, toujours froid, malheureusement. J’espère obtenir bientôt une perm pour vous revoir, mes parents chéris.

Je risque de repartir au front pour tenir les Boches loin de Verdun. Nous voulons récupérer les forts de Veaux et de Douaumont.

J’espère vous revoir. Je souhaite que tout se passe bien.

Ton fils adoré qui t’aime fort,

 Joseph.

 

Joseph Jullien était aviateur. Il a disparu lors d’une reconnaissance en hydravion au large de Saint-Raphaël en avril 1917.

 

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Louis-Auguste Camproux (Séphora Bouaoula)

 

Le 14 octobre 1917,

Mon cher ami,

Tout d’abord, je tiens à vous rassurer: je vais à peu près bien, malgré les circonstances dans lesquelles je me trouve. Les combats font rage, de jour comme de nuit, et de nombreux hommes tombent sous les balles. Nous nous entassons dans les tranchées dans des conditions invivables: manque de nourriture, hygiène déplorable, infestation de rats et de poux. Notre quotidien se résume aux plaintes et aux cris incessants des blessés, ainsi qu’à la vision horrible des corps déchiquetés sur le champ de bataille.

Je passe à chaque instant très près de la mort; ce matin, un obus a éclaté devant moi et deux de mes camarades ont passé l’arme à gauche sous mes yeux. J’avais déjà entendu parler de la guerre et de ses ravages, mais celle-là, je crois que c’est la pire de toutes! On nous envoie au casse-pipe, parfois pour gagner quelques mètres, sous une pluie d’obus et de mitrailleuses (quand il n’y a pas de lâcher de gaz…). Les affrontements au corps à corps ne sont pas rares; ils sont d’une extrême violence et font énormément de victimes. Ceux qui en reviennent sont considérés comme chanceux.  Malheur à celui qui refuse d’aller au combat: son sort est scellé! Il est préférable de mourir sous les balles ennemies, et non sous les nôtres.

J’ai hâte que cette fichue guerre cesse pour retrouver les miens, et peut-être parvenir à oublier l’horreur de cette hécatombe, même si j’en doute. Trop de mes camarades sont tombés pour rien.

Je termine cette lettre en vous envoyant toute ma profonde sympathie et en espérant avoir la chance de vous lire bientôt.

Votre fidèle ami,

Louis-Auguste Camproux.

PS : Dites à mes parents et à mon épouse que je les aime et qu’ils ne quittent pas mes pensées.

 

Louis-Auguste Camproux était né à Bagnols en 1882. Il était coiffeur. Il n’aurait  pu écrire cette lettre.  Il est malheureusement mort en novembre 1915 lors de la bataille de Massiges dans la Marne.